282 - Avril 2008

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LA COMMUNAUTÉ APOSTOLIQUE

Lettre du père Wilhelm Stecking, o.m.i., supérieur général,
à la Congrégation
Mars 2008


Introduction


Je visitais récemment une communauté dont le supérieur téléphone de temps en temps au Provincial pour lui dire : «Seulement pour vous dire bonjour. Pas de problème ici, les choses vont bien.» Ce supérieur local me disait qu’il agit ainsi parce qu’il est membre du conseil provincial et qu’il veut encourager son provincial au lieu de lui alourdir la tâche avec encore d’autres problèmes. C’est aussi un supérieur local qui assume réellement la charge de sa communauté, qui compte environ dix membres et qui reçoit fréquemment des visiteurs. Ils ont, évidemment, des problèmes, mais, pour le supérieur, en se connaissant bien les uns les autres au point de ne plus pouvoir se cacher, ils acceptent de cheminer ensemble. Ils ont fait le choix d’une vie commune riche en rencontres sociales, en prières quotidiennes et en réunions régulières officielles pour échanger sur leurs multiples travaux apostoliques. C’est pour moi un bon exemple d’une communauté apostolique.

Pour définir le sujet de cette lettre sur la communauté apostolique, je ne peux trouver de meilleur moyen que de citer l’article 37 de nos Constitutions et Règles. Ce que fait la constitution 37, c’est unir communauté et mission en faisait remonter ce lien au testament du Fondateur.

C’est dans la communauté à laquelle nous appartenons et par elle que nous accomplissons notre mission. Nos communautés ont donc un caractère apostolique.
La charité fraternelle doit soutenir le zèle de chacun, en fidélité au testament du Fondateur: «Pratiquez bien parmi vous la charité, la charité, la charité, et au dehors, le zèle pour le salut des âmes .»
À mesure que grandit entre eux la communion d’esprit et de cœur, les Oblats témoignent aux yeux des hommes que Jésus vit au milieu d’eux et fait leur unité pour les envoyer annoncer son Royaume.

La communauté apostolique nous lie dans la charité non seulement pour soutenir notre zèle missionnaire, mais aussi pour témoigner de Jésus. Comme Oblats, nous vivons la communauté pour le bien de la mission. Comme les apôtres, nous sommes, nous aussi, réunis en communion autour de Jésus, source de notre immense espérance; nous aussi concevons cette communion comme faisant partie intégrante du but de la mission d’apporter au monde cette espérance

J’aborderai ce thème à partir de notre charisme. Je procéderai en partant de notre énoncé de mission comme Oblats. Je décrirai la réalité de la communauté apostolique oblate d’aujourd’hui. Je présenterai une réflexion sur cette réalité fondée sur notre charisme; je donnerai ensuite quelques traits caractéristiques de la communauté oblate et je conclurai
en proposant des étapes pratiques à franchir.

J’utiliserai essentiellement la méthode classique du voir – juger - agir.


I. Qui sommes-nous?


Souvent, les sites sur la Toile ont une section intitulée : «Qui sommes-nous?» Les gens veulent connaître ceux qui sont derrière votre activité; ils vous demandent de vous identifier. C’est pourquoi, en affaire, l’enseigne est si importante; c’est ce qui rend le nom du commerce familier et suscite la confiance des consommateurs. Je crois que pour un groupe tel que le nôtre, une identité claire est essentielle; c’est particulièrement nécessaire dans une société sécularisée où tant de choix sont offerts dans le marché des religions. Mais, quel que soit le contexte, il importe que l’on perçoive clairement notre identité et notre mission.

Ce que nous sommes est en lien étroit avec notre événement fondateur où sont impliqués saint Eugène, le père Tempier et les premiers Oblats. Cet événement rempli de l’Esprit nous relie au mystère du Christ lui-même. Nous ne pouvons ici nous étendre à définir «ce que nous sommes», mais nous pouvons sûrement affirmer que l’identité des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée comprend la vie en commun. Dès le début de notre Règle, la première constitution mentionne la communauté parmi les éléments essentiels lorsqu’elle dit que «c’est l’appel de Jésus Christ […] qui réunit les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée […] Elle groupe en communautés apostoliques des prêtres et des frères […] coopérant avec le Christ Sauveur […] ils se consacrent principalement à l’évangélisation des pauvres».

Notre identité précise de Missionnaire Oblat est essentiellement liée à la communauté. Si nous devions perdre la communauté, nous ne serions plus des Oblats. Ce qui nous différencie, ce qui fait de nous des Oblats, ce n’est pas uniquement que nous avons entendu un appel, mais que cet appel nous a réunis (voir C 1). Je crois donc que la communauté apostolique est un sujet important à aborder; il s’agit d’un élément dont dépend indiscutablement l’avenir des Oblats.


II. La communauté apostolique oblate aujourd’hui


Montrons-nous encore que nous sommes réunis ainsi en communauté? Est-ce que les gens le remarquent? La réponse peut être double. Oui, nous montrons encore ce que nous sommes, notre fameux esprit de famille si souvent perçu comme quelque chose d’unique. Nos liens fraternels demeurent forts. Les Oblats sont, en général, heureux et fiers de porter ce nom et même ceux qui quittent la Congrégation avouent : «Dans mon cœur, je serai toujours un Oblat.»

Mais la réponse peut être aussi : non, nous ne laissons pas voir assez clairement que nous sommes réunis en communauté. Il arrive que, en dehors des rencontres entre confrères, les jours de fête, il n’y ait pas réellement de vie de communauté entière. Et là où on vit ensemble, il faudrait aussi faire un examen de conscience. Saint Eugène écrivait à la communauté de Notre-Dame de l’Osier : «Si on ne trouvait dans votre maison que des prêtres vivant ensemble, comme pourraient le faire des curés du voisinage, vous seriez très coupables, à mes yeux, à ceux de la Congrégation et devant Dieu; et ceux à qui vous auriez sacrifié votre vie d’Oblat se retireraient peu édifiés et sans doute trompés dans leur attente[1]
Heureusement que nous avons conscience de cette situation et que les choses vont en s’améliorant. Permettez-moi de décrire la situation actuelle, en ne remontant pas plus loin que le Chapitre de 2004. C’est probablement la dernière occasion que nous avons de revenir sur le dernier Chapitre avant que la préparation du prochain ne prenne le dessus.

A. Le Chapitre général de 2004


1. Le rapport du Supérieur général

Pour décrire la situation de la vie communautaire à la veille du dernier Chapitre général, le rapport du Supérieur général fait trois remarques :

a.Il y a un mouvement de retour à une véritable vie communautaire
Nous reconnaissons encore que nous ne sommes pas des prêtres diocésains et pas que des prêtres; la communauté apostolique de prêtres et de frères constitue notre identité (C 1). Durant les années passées, moins d’Oblats qu’aujourd’hui auraient été d’accord sur ce point. Nous sommes de plus en plus convaincus que, sans une véritable vie de communauté pour soutenir constamment notre vie personnelle et notre mission, notre avenir serait sombre.

b.La qualité de la vie communautaire fait souvent l’objet de préoccupation
Dans le rapport des régions et de leurs entités, on mentionne «la fragilité de la vie communautaire et la nécessité de travailler plus en équipe dans le champ missionnaire». Les réponses apportées au questionnaire du Chapitre sur les Oblats qui étaient dans leurs cinq premières années de ministère montrent l’importance du «soutien fraternel, matériel et spirituel, de la communauté» dont ils ont profité, alors que certains disent aussi qu’ils ont éprouvé un sentiment d’impuissance dans les situations difficiles en raison de l’absence d’un compagnon expérimenté prêt à lui servir de guide et possédant la compétence pour le faire.» Au cours de mes visites, j’ai souvent entendu de tels commentaires. C’est au moins un bon signe que cette fragilité soit généralement reconnue comme une situation à redresser.

c.Le changement de structures qui permet de vivre en commun est loin d’être achevé
Dans plusieurs parties de la Congrégation, s’il y a un retour à la vie commune, les changements de structures la favorisant prendront, cependant, beaucoup de temps à se réaliser.

Si la plupart des Oblats profitent de la vie commune, il y a, cependant, un bon nombre d’exceptions. Une étude de 2004 montrait que 837 Oblats vivaient seuls, ce qui représente 22% de ceux qui ont complété leur formation première. Dans sept provinces, le chiffre monte à 30%, ce qui signifie que, sur cent Oblats, 30 et parfois même 40 demeurent seuls dans leur presbytère ou leur appartement. D’autre part, dans quelques grandes provinces, ce nombre était de zéro : tous vivaient sous un même toit avec d’autres Oblats. J’ai été impressionné par la ferme résolution prise par plusieurs jeunes provinces ou délégations de profiter de leur richesse en vocations pour créer avant tout une vie communautaire solide comme fondement de leur mission.

2. Les résolutions du Chapitre de 2004

«Communauté oblate et vie religieuse» a été un des six principaux points du document du Chapitre de 2004, Témoins de l’espérance, qui en a fait une priorité. Interprétant notre charisme, le Chapitre insiste sur la mission communautaire (équipes de prédicateurs, communautés-pilotes), la qualité de la vie de communauté, la formation de chaque Oblat à la communauté et celle des supérieurs locaux, et l’implication des laïcs pouvant enrichir notre vie de communauté.

Dans plusieurs régions, l’Esprit a poussé les Oblats à répondre à l’appel du Chapitre.

B. À la suite du dernier Chapitre général


1. Les efforts des Provinces, des Régions et de l’Administration générale

Un des moyens importants utilisé pour aborder la question de la communauté a été la poursuite du projet Immense espérance, «un processus par lequel chaque unité de la Congrégation a pu évaluer et scruter sa vie communautaire et son apostolat…» (Témoins de l’espérance, p. 6). Le Chapitre nous a demandé de «poursuivre» ce projet ; c’est ce qui se fait dans toute la Congrégation. Des questions essentielles se posent ici sur notre charisme; on planifie des changements, comprenant, entre autres, la création de structures favorisant la communauté.

De plus, la demande de former des communautés-pilotes soulève de nouvelles énergies; le mouvement progresse. Pour les communautés déjà existantes, on a tenu des sessions pour les supérieurs locaux. Les Associés laïques, eux aussi, ont réfléchi sur leur lien avec le charisme oblat au cours de la session de formation de leur comité à l’échelle de la Congrégation, en juin 2007, où ils ont proposé comme nouveau nom pour eux de «partenaires oblats dans la mission».

Dans les priorités du Gouvernement central de la Congrégation, la communauté occupe, enfin, un rang élevé. En réponse aux demandes du dernier Chapitre général, ce que j’ai appelé notre ordre du jour principal, a pris l’aspect suivant :



2. Les rapports des régions à la réunion intercapitulaire de 2007

C’est dans les rapports présentés par les cinq Régions à la réunion intercapitulaire de 2007 que nous trouvons le tableau le plus récent des progrès accomplis. Ils ont été résumés pour l’occasion et, dans la deuxième section intitulée Communauté oblate et vie religieuse, nous trouvons ce qui suit :

2.1 Afrique-Madagascar: Des efforts sont faits pour qu’aucun membre ne vive seul.

2.2 Amérique latine: Les entités de la Région essaient de créer de véritables communautés. Il y a parfois un manque de tact et des considérations personnelles qui causent des problèmes chez les jeunes Oblats. À certains endroits, les Oblats tentent de prendre leurs vacances ensemble. Ils ne veulent pas ouvrir de nouvelles missions dans des endroits encore plus éloignés afin de garder le rythme des rencontres communautaires. Il y a des rencontres de district.

2.3 Canada - États-Unis. Les Provinces de la Région reconnaissent l’importance de la communauté apostolique, tant pour l’apostolat que pour les apôtres, en particulier dans la planification des nominations des nouveaux ordonnés. On a travaillé à créer un vocabulaire commun, fixer les conditions d’admission et établir les structures nécessaires à l’intention de ceux et celles qui désirent s’associer au charisme oblat. À la suite de consultation par tables rondes, la vie communautaire s’est grandement améliorée dans certains endroits. Le regroupement de rencontres communautaires par régions géographiques s’est avéré utile. Plusieurs rencontres ont lieu durant l’année.

2.4 Asie-Océanie: Toutes les entités oblates reconnaissent comme urgent pour le renouveau de la mission d’évangélisation le besoin de revitaliser la vie religieuse communautaire. Le caractère international de plusieurs de leurs communautés constitue un véritable défi. Le besoin se fait souvent sentir d’un dialogue interculturel qui doit avoir lieu d’abord entre les Oblats vivant en communauté. Certaines entités ont connu du succès dans la tenue régulière de prières, de rencontres et des retraites du mois. On a vu grandir les relations communautaires dans plusieurs des façons de faire dans les entités de la Région. La qualité des programmes de formation continue est aussi perçue comme essentielle à l’efficacité de la mission. Certains des principaux objectifs de l’animation communautaire consistent à faire en sorte que chacun puisse acquérir un sens d’appartenance et mettre ses dons au profit de la mission commune, et que l’on puisse travailler en équipe.

2.5 Europe: Dans toutes les entités d’Europe, il semble important de définir les valeurs essentielles de la vie religieuse à la lumière du monde d’aujourd’hui. Les différentes entités ont relevé les défis suivants comme valables pour la vie communautaire de chacune : la maturité humaine, la disponibilité, la compassion, la dignité, le pardon et la collaboration. Le défi est de fournir des supérieurs compétents aux communautés locales. Dans toutes les anciennes provinces de l’Europe de l’Ouest, le soin des Oblats âgés et malades devient de plus en plus une priorité. Dans les entités plus jeunes qui sont en croissance, le besoin se fait sentir de renfoncer la vie communautaire en assurant la présence d’au moins trois membres dans chaque communauté. La présence des frères est de plus en plus marquante, de plus en plus prophétique.


III. Réflexions sur la communauté apostolique


Comment pouvons-nous mieux saisir la situation actuelle de la communauté avec ses ombres et ses lumières? Admettons tout d’abord que le mot communauté n’a pas toujours le même sens. Il s’applique à différentes réalités comme à une maison, une résidence ou un district et comporte divers éléments comme la vie en commun, être interdépendant ou un «rythme de vie et de prière» ( 38). Toutes les formes de communauté peuvent et doivent, cependant, faire l’objet d’une évaluation. Jetons un regard sur notre passé récent et sur le contexte culturel actuel. Nous chercherons ensuite à les interpréter à la lumière de notre charisme et de notre foi.

A. Une crise et un lent retour à la vie commune dans l’histoire récente des Oblats


Si nous regardons quelques années en arrière dans notre histoire, nous pouvons affirmer que la vie de communauté a connu une crise que nous sommes encore en train de surmonter. Cette crise a marqué la vie religieuse sous plusieurs aspects, en particulier dans les congrégations apostoliques. Après les années soixante, nous nous sommes débarrassés de certaines traditions de vie communautaire que nous considérions comme dépassées et, dans la plupart des cas, avec raison : la table principale pour le supérieur, la coulpe, la nécessité de demander une permission pour tout, la séparation des pères, frères et scolastiques, et bien d’autres encore. On peut se demander quels bienfaits ces pratiques pouvaient apporter. D’un côté positif, en 1966, la Règle comprenait, pour la première fois, une section formelle sur la communauté où on insistait sur les relations entre les personnes[2].

Dans l’ensemble, nous n’avons pas été capables de remplacer les vieilles outres par de nouvelles et nous avons gaspillé beaucoup de vin. La crise de la communauté avait revêtu différents aspects selon les cultures. Il y a des pays où les structures externes de vie religieuse sont demeurées largement intactes. Dans d’autres, plusieurs religieux, femmes et hommes, parmi lesquels les Oblats, se sont habitués à vivre seuls. De plus, là où les religieux ont continué à vivre sous un même toit, la vie communautaire s’est parfois appauvrie. Le père Zago décrit la situation qui en a résulté dans son rapport à la réunion intercapitulaire de 1995 à Bangkok, dans des mots qui décrivent encore une partie de ce que nous vivons, même aujourd’hui :

Souvent les hommes sont entièrement pris par leur propre travail et craignent de perdre leur temps et leur énergie à connaître et à relever les défis communautaires. Certains craignent de revenir dans le passé ou de perdre leur indépendance. D’autres s’obstinent à ignorer le sens de la vie communautaire… Il n’y a ni programme ni volonté de promouvoir ce renouveau… Il y a ceux qui croient qu’il suffit de vivre sous le même toit pour créer une communauté (p. 4 ).

Des efforts ont été faits pour surmonter cette crise et revenir à une vie communautaire de qualité, en lui donnant un aspect nouveau qui correspond à la culture actuelle. Quelques entités plus petites ont réussi à se donner un nouveau style de vie commune. Lors de la réunion intercapitulaire de 1990, on pouvait sentir un intérêt renouvelé à ce sujet, en particulier chez les Oblats plus jeunes, comme le père Zago l’a aussi reconnu dans son rapport de 1995.

Le Chapitre général de 1992 (Témoins en communauté apostolique) insiste sur la nécessité de vivre intensément en communauté. Les maîtres des novices d’Europe disaient, en 1994 : «L’avenir de notre vie religieuse dépend d’une chose à savoir si nous pouvons vivre en communauté apostolique.» Dans un discours de 1992 que le pape Jean-Paul II adressait à la Congrégation des religieux, nous avons une déclaration semblable : «L’efficacité de la vie religieuse dépend de la qualité de la vie fraternelle en commun[3].» En 1994, paraissait le document de la Congrégation des religieux intitulé La vie fraternelle en communauté[4], qu’il vaut encore la peine de lire.

En résumé, nous pouvons parler aujourd’hui d’une tendance de retour à la vie de communauté. Mais nous n’avons pas encore trouvé la bonne formule et nous luttons pour y parvenir. Il y a encore de la réticence ou, du moins, une certaine timidité à mettre l’accent sur la vie commune. Nous pensons devoir respecter l’autre, son intimité, sa personnalité. On éprouve un certain embarras à présenter ce qu’exige vivre ensemble, en ne voulant pas imposer aux autres la prière commune, les récréations ou les rencontres.

Pourquoi en est-il ainsi et comment aller de l’avant? Si nous voulons faire d’autres progrès dans le retour à la vie commune, nous aurons besoin, dans un premier temps, de saisir plus en profondeur le contexte culturel d’aujourd’hui.

B. Le contexte culturel contemporain et les signes des temps


La culture occidentale actuelle est souvent décrite comme individualiste. Ce trait a son effet sur nous en tant que religieux et il peut aussi compter dans les difficultés d’aujourd’hui dans la vie conjugale. L’individualisme ne signifie pas qu’une personne fonctionne sans relations avec les autres, ce qui serait impossible, mais que les relations occupent de moins en moins de place, que ce soit avec les voisins, la famille élargie ou la congrégation religieuse dans le cas qui nous intéresse. Nous sommes aujourd’hui, dans une grande mesure, libres de créer notre propre réseau de liens. Nous appartenons aussi à des groupes multiples. Comme résultat, il n’est pas toujours donné que la communauté religieuse soit le groupe premier et le plus important auquel nous soyons liés; du moins, ce n’est souvent pas évident pour les autres membres de la communauté. Des conclusions de deux sessions (automne 2005 et printemps 2006) de l’Union des supérieurs généraux sur la fidélité et la défection, je retiens que les appartenances multiples ou, plus précisément, les priorités inadéquates dans le cas d’appartenances multiples, expliquent souvent la crise de vocation d’un religieux. C’est un problème dont il faut aussi tenir compte dans la formation première.

D’autre part, les jeunes d’aujourd’hui ressentent plus que ceux des générations précédentes le besoin de la communauté. On crée même de nouvelles formes de vie religieuse pour répondre à ce besoin. À l’intérieur de la Congrégation, il est réconfortant de voir que, dans la pastorale des jeunes, la dimension communautaire est assez importante.

Comment pouvons-nous interpréter adéquatement tous ces signes des temps? L’individualisme et les multiples réseaux d’appartenance coexistent avec un désir de communion plus profonde et, en conséquence, nous avons de la difficulté à créer des champs ou domaines où vivre une telle communion.

Pour trouver une orientation et nous donner un nouvel élan, nous devons retourner à notre charisme fondateur; une réflexion théologique sera aussi nécessaire.

C. La communauté apostolique et le charisme oblat


1. Saint Eugène de Mazenod

À Aix, Eugène de Mazenod a institué les Missionnaires de Provence sous la forme d’une communauté apostolique avant même d’amener son premier groupe à la vie religieuse. Ce n’est que par la suite que le groupe a choisi d’ajouter la vie religieuse. À la fondation de la seconde maison, il a écrit une Règle.

Le Fondateur s’est inspiré de la communauté des Douze avec Jésus (C 3) et de celle des apôtres après la résurrection telle que présentée dans les Actes des Apôtres 1 (C 21 et 37). Le Fondateur ne recherchait pas des hommes hautement qualifiés, comme son ami Forbin-Janson, mais plutôt des hommes qui se donneraient totalement à la mission et qui seraient prêts à faire de la nouvelle communauté leur famille. La vie commune avait une touche personnelle, un esprit de famille qui est demeuré jusqu’à nos jours. Eugène de Mazenod a ajouté à l’ébauche de sa première règle l’expression «Tous unis par les liens de la plus intime charité».

Le père Yvon Beaudoin a écrit un article intéressant où nous apprenons que le Fondateur a exprimé de trois façons sa pensée sur la communauté:

1. Dans sa façon de procéder dans l’établissement de maisons: il a formé partout, autant que possible, de véritables communautés;
2. Dans sa politique concernant les expulsions de la Congrégation: vers 1840, celle-ci comptait environ 50 membres; vingt-trois avaient été renvoyés par le Fondateur, environ quinze parce qu’ils n’étaient pas faits pour la vie commune. Certains d’entre eux sont demeurés de bons amis d’Eugène de Mazenod ;
3. Dans son testament spirituel : «la charité, la charité, la charité et le zèle… »[5]

Dans l’article que le père Francis Santucci a écrit sur la communauté dans le Dictionnaire des valeurs oblates, je puise un point particulier sur la pensée fondatrice de saint Eugène : «Ne pas sacrifier la vie de communauté à la mission». Dans une lettre de 1835, saint Eugène écrit ceci: «Mais gardez-vous bien de vous forcer pour soutenir la gageure. Au nom de Dieu que l’on rentre dans l’intérieur de la communauté pour s’y renouveler dans l’esprit de sa vocation, autrement c’en est fait de nos missionnaires, ils ne seront bientôt plus que des cymbales retentissantes[6].» Le Fondateur insiste, à maintes occasions, sur le fait qu’un Oblat ne doit pas vivre seul, par des expressions semblables : «Il est essentiel à leur manière d’être de vivre en communauté» et «il est indispensable que vous persistiez à exiger qu’on vous laisse toujours deux. Vous partagerez la portion s’il n’y en a que pour un, mais je ne puis pas consentir qu’un sujet isolé soit séparé au moins d’un compagnon.» [7]

Comme évêque de Marseille, saint Eugène a même introduit la vie commune parmi ses prêtres diocésains et considérait cela, à la fin de sa vie, comme la clé de voûte de son ministère épiscopal[8].

Maintes et maintes fois, nous devons revenir à la vision fondatrice de saint Eugène. L’existence et la croissance du Centre international de Mazenod d’Aix-en-Provence peuvent être perçues comme un signe de l’importance de notre charisme. Il a sans aucun doute joué un rôle prioritaire dans la Congrégation, avec l’expérience de Mazenod et les nombreux autres programmes pour les Oblats en formation première, les laïcs associés, etc. Durant les trois prochaines années, la session de janvier-mars portera, d’une façon particulière, sur la vie en communauté apostolique. Aix est un endroit privilégié pour nous et une inspiration pour toute la Congrégation.

2. Les Constitutions et Règles

La Règle du Fondateur et ses éditions successives n’avaient pas de chapitre sur la communauté. Il n’a été introduit qu’en 1966 et enrichi en 1980. En jetant un regard sur les grandes lignes de nos Constitutions et Règles actuelles, nous pouvons voir que «mission» et «vie religieuse apostolique» viennent sous le même titre du charisme oblat; cela montre notre unité de vie. Dans la règle actuelle, l’esprit de communauté pénètre toute la deion de la famille oblate, sa mission, son travail de formation et son organisation. Cela commence avec la constitution 11 : «c’est en communauté que nous accomplissons cette mission» et «la communauté est un signe» pour le monde. La constitution 3 ajoute : «La communauté des Apôtres avec Jésus est le modèle de leur vie»; ils ont été unis «dans la charité et l’obéissance». Et la section sur les Communautés apostoliques comprend sept pages! Elle commence avec la constitution 37 que nous avons citée dans l’introduction. La formation reprend, elle aussi, le sujet puisqu’elle est «un processus communautaire» (La formation, chapitre premier). Le thème revient dans la dernière partie qui traite de l’organisation de la Congrégation. «Unis comme des frères en une seule communauté apostolique» (C 71), «ils auront à cœur de donner à la communauté qu’ils servent la possibilité de participer le plus possible à la prise de décision et de collaborer à la mise en œuvre des décisions prises» (C 74). Un peu plus loin, à partir de la constitution 91, suit un chapitre de sept autres pages ayant pour titre La communauté locale. «Les communautés locales sont les cellules vivantes de la Congrégation». Nous pouvons donc dire, à juste titre, que nos Constitutions et Règles nous présentent d’abondantes directives. Cependant, c’est une question d’attitude intérieure qui permettra à la communauté oblate de modeler substantiellement nos vies personnelles et notre façon de remplir notre mission.

3. Les Chapitres généraux

Le Chapitre de 1992 a eu pour thème la communauté. Une partie du document Témoins en communauté apostolique est écrit dans un langage presque poétique.

«Nous ne deviendrons des évangélisateurs efficaces que dans la mesure où notre compassion sera partagée, où nous nous offrirons au monde, non pas comme une coalition de francs-tireurs, mais bien plutôt comme un seul corps missionnaire (TCA 7). «Notre vie commune… est chair pour la vie du monde. La communauté que nous formons ensemble autour du Christ est la table du banquet auquel nous invitons l’humanité» (TCA 8).

Les Chapitres suivants n’ont jamais mis de côté le thème de la communauté, même si, en 1998 et en 2004, l’accent a été mis sur la mission. Voici, pour le prouver, quelques citations.
Le Chapitre de 1998 dit:
«… l’évangélisation n’est pas l’œuvre de francs-tireurs, mais de toute la communauté» (EPM 12).
«Notre vie fraternelle vécue en communauté témoigne que la vie de communion est possible. Dieu est Trinité, il est Amour : cette Bonne Nouvelle que nous annonçons est crédible» (EPM 30).

Ce Chapitre présente ainsi la vie communautaire :

- une forme de mission (EPM 27),
- une grande valeur… un lieu de croissance intégrale (28),
- une dimension prophétique (30),
- un avant-goût du ciel, de la vie de Dieu (30).

En 2004, on mettait l’emphase sur ce qui suit :
«Nous avons conclu que notre tâche se devait d’être pratique, afin de proposer des défis concrets pour améliorer notre vie communautaire et notre apostolat.» (Témoins de l’espérance, p. 9)

L’une des dimensions de l’effort qui fait partie de la formation continue est de « nourrir la vie communautaire et religieuse oblate» et comprend, entre autres, les éléments suivants :
- «l’intégrité personnelle et communautaire;
- la viabilité et la taille des communautés locales (tant maisons que districts);
- l’inclusion éventuelle de laïcs et d’autres associés dans la communauté et sa mission;
- la question des Oblats vivant seuls» (Témoins de l’espérance, 8, p. 26).

D. Éléments d’une théologie de la communauté


Y a-t-il une raison plus profonde au fait d’accorder tant d’importance à la communauté? Est-il plus efficace de travailler en équipe ou plus pratique d’avoir de l’argent en commun, ou ne faisons-nous que céder aux jeunes Oblats en insistant beaucoup, aujourd’hui, sur notre caractère communautaire? Se peut-il que la communion soit liée d’une façon particulière au christianisme?

Lorsqu’ils vivent heureux ensemble avec d’autres, les humains donnent une image plus parfaite de Dieu que pris individuellement. Nos communautés religieuses existent dans l’Église pour y donner un témoignage de Dieu beaucoup plus complet que chacun ne pourrait le faire par lui-même. Nous, Oblats, sommes des «témoins» de la Trinité non pas tellement comme individus, mais comme «communautés apostoliques».

La communion est le but ultime de la mission de Dieu et de notre travail missionnaire. «Le sens de l’apostolat, dit le document La Vie fraternelle en communauté, est de ramener l’humanité à l’union avec Dieu et à son unité, par le moyen de la charité divine […] La vie fraternelle […] est elle-même à l’origine et au terme de l’apostolat» (2. d)

Le document du Chapitre de 1992 va dans le même sens : «Devenant «un seul cœur et une seule âme» (Ac 4, 32), nos communautés seront de plus en plus apostoliques par la qualité de leur témoignage, portant ainsi un «fruit qui demeure» (Jn 15, 16)» (TCA 13). En vivant selon de telles valeurs, «notre vie commune […] donne à ce monde des raisons d’espérer, dans son effort pour sortir de son émiettement et de sa dispersion» (TCA 8).

Dans ce contexte, les communautés-pilotes internationales proposées par le Chapitre de 2004 apparaissent au bon moment comme un modèle concret de mission. Ils témoignent de la communion et elles ont aussi le potentiel de révéler de nouvelles façons de vivre en Église, comme les communautés ecclésiales de base ou les églises domestiques, qui enrichissent énormément les Églises locales. Étant donné que, comme Oblats, nous luttons pour la dimension communautaire de notre vie, de telles communautés-pilotes ne seront pas faciles à établir, mais nous avons confiance de faire un jour une percée.


IV. Les qualités de la communauté oblate d’aujourd’hui


Après ces réflexions théologiques, voyons comment la communauté doit être non seulement une âme, mais aussi un corps : les relations entre les personnes doivent bien fonctionner et il doit aussi y avoir un certain degré d’organisation. Jetons un regard sur ces relations selon leurs différents degrés avant de considérer la forme qu’elles prennent selon le genre de communauté.

1. Les relations dans la vie de communauté

Dans son testament spirituel, le Fondateur met d’abord l’accent sur la communauté: «la charité» qu’il répète trois fois, et après seulement, sur la mission au dehors : «le zèle pour le salut des âmes.» On retrouve la même insistance dans sa correspondance avec les Oblats; les spécialistes[9] ont noté qu’il accorde environ trois fois plus de place aux affaires de la communauté qu’aux questions pastorales.

Comment incarnons-nous la vie de communauté aujourd’hui? Comment faire pour qu’elle soit pleinement humaine, chrétienne et qu’elle réponde aux valeurs de la vie religieuse?

a. Rendre notre communauté pleinement humaine
Le Chapitre général de 1966 avait raison de souligner la dimension humaine de la vie en commun. Permettez-moi de mentionner trois choses qui doivent s’intégrer et s’équilibrer : le souci les uns des autres, l’acceptation des limites et une certaine structure communautaire.

Premièrement, le souci les uns des autres: cela peut se faire sur un plan individuel, mais aussi être assumé par la communauté comme telle. Un petit groupe d’Oblats pourront parfois profiter de réunions plus vastes, dans la communauté de district, avec les laïcs associés ou des invités spéciaux.

En deuxième lieu, il faut être conscient que la communauté ne pourra pas répondre à tous nos besoins d’intimité et ne sera jamais idéale. Nous ne nous sommes pas choisis; nous ne sommes pas mariés les uns aux autres et nous ne pouvons pas, en conséquence, remplacer la famille naturelle ou reproduire le modèle de la vie de couple. Si les amitiés donnent un caractère humain à notre vie, une certaine solitude due à notre vœu de célibat demeurera. De plus, dans nos fraternités, nous connaîtrons toujours des problèmes et des troubles comme dans toute famille.

Troisièmement, il faut un certain encadrement, des règles et une structure. Tout groupe humain a besoin d’un responsable pour fonctionner et une communauté sans une telle personne serait sans direction. Nous avons aussi besoin de limites qui nous disent qui est invité dans notre maison et quand; nous devons fixer à quelle fréquence notre présence est requise; nous devons établir des horaires et des ordres du jour. Cela ne signifie pas que nous retournions au style de vie «monastique» des jours anciens ou que nous vivions comme dans un grand séminaire. Certains peuvent craindre de revivre les traumatismes de l’autoritarisme dont ils ont souffert. S’entendre sur une certaine structure signifie que nous essayons de devenir de véritables «membres» de la communauté.

Les défis humains de vivre ensemble prennent plus d’importance à mesure que s’accroissent la diversité culturelle et le caractère international de nos communautés. Lorsque nous ne pourrons plus trouver un terrain d’entente dans les histoires que nous pouvons raconter sur les temps passés du noviciat, etc., nous ne pourrons plus compter que sur le secours que nous apportent notre charisme et nos Constitutions et Règles. Il nous faudra y recourir de façon de plus en plus explicite dans nos communautés locales, pour nous fondre ensemble comme Congrégation.

b. Vivre ensemble en chrétiens et en religieux
Le Christ était au cœur de la première communauté des apôtres et il doit l’être pour toute véritable communauté apostolique encore aujourd’hui. «Pressez-vous bien, écrit saint Eugène à ses Oblats, autour de ce bon Sauveur qui demeure au milieu de vous[10]». Au moment où il vit séparé des Oblats, il se les rappelle durant la messe. Il ajoute : «Trouvons-nous ainsi souvent ensemble en Jésus Christ, notre centre commun en qui tous nos cœurs se confondent et toutes nos affections se perfectionnent[11].» Cette relation doit être fréquente et explicite, par la prière, le partage de la Parole, l’Eucharistie, etc.

Comment pouvons-nous utiliser la puissance de la Parole de Dieu et de la liturgie pour construire nos communautés apostoliques? Nous savons tous l’importance qu’attachait saint Eugène à l’oraison comme moyen de se mettre en présence du Christ ressuscité et d’étendre notre vie de communauté au-delà des murs de nos maisons. Durant l’oraison, les Oblats sont unis au Christ et les uns aux autres, malgré les distances qui les séparent : «C’est le seul moyen de rapprocher les distances, se trouver au même instant en la présence de notre Seigneur, c’est se rencontrer pour ainsi dire côte à côte. On ne se voit pas, mais on se sent, on s’entend, on se confond dans un même centre[12].» Encore aujourd’hui, cela demeure un moyen important de christianiser nos communautés. La liturgie commune et l’oraison sont donc prescrites par notre Règle (C 33).

2. Modèles de communauté

Nos Constitutions et Règles reconnaissent différents modèles de communauté. «Chaque Province est, à sa manière, une véritable communauté apostolique», lit-on dans la constitution 96. Mais le terme s’applique plus directement à la communauté locale : «La vitalité et l’efficacité de la Congrégation reposent en grande partie sur la communauté locale» (C 76). À ce niveau, les deux principales formes sont la maison dûment constituée et la communauté de district (C 77). Cette dernière peut être constituée de petites résidences ou d’Oblats vivant seuls (R. 77a). Rappelons que «la situation d’un Oblat vivant seul devrait être toujours considérée comme temporaire» (R 92 d). Les autres modèles de communauté mentionnés sont ceux consacrés à la formation.

À côté des modèles tracés par nos Constitutions et Règles, quelques provinces plus grandes se sont donné des structures intermédiaires d’animation entre les maisons locales et la province; elles portent habituellement le nom de région ou de secteur.

Si toutes ces formes de vie commune ont de bons motifs pour justifier leur existence, nous devons examiner aujourd’hui le modèle de communauté apostolique qui sera le plus adapté à nos besoins et au service de la mission.
L’expérience semble nous dire que les communautés locales ne doivent pas être trop petites. Devons-nous tenir à ce qu’elles soient formées d’au moins quatre ou cinq membres vivant ensemble?[13]
Les communautés de districts n’ont pas pour but de remplacer les communautés locales; elles sont faites pour enrichir la vie de communauté lorsque les maisons ou résidences sont plutôt petites ou que des Oblats vivent seuls. Pour respecter notre charisme, nous devons éviter à tout prix que les jeunes Oblats débutent en vivant seuls et s’y habituent.
Les structures d’animation telles que les régions ou les secteurs, de même que les communautés de districts, sont très utiles. Même les communautés de dimension moyenne devraient s’insérer dans une structure plus grande, soit un district, un secteur ou une région, qui permettra une interaction plus riche plusieurs fois par année.

Pour plusieurs raisons théologiques et missionnaires, il est important d’assurer la qualité de notre vie communautaire, comme il est dit plus haut. Il y a une autre raison particulière qui veut que la communauté puisse attirer des vocations en étant l’endroit où inviter «ceux qui désirent venir voir[14]». Cela vaut pour toutes sortes de vocations de prêtres, de frères, de laïcs associés ou autres formes de vie chrétienne. En ce sens, chacune de nos maisons devrait disposer d’espace pour accueillir les vocations. Tout en respectant les sections réservées, elles devraient être ouvertes; l’hospitalité est un des signes auquel le monde sécularisé est sensible. J’ose dire qu’il n’y aura pas de vocations oblates sans des communautés apostoliques pour les accueillir.


V. Conclusions d’ordre pratique


De tout cela, il semble évident que nous n’enlevons pas à la mission l’énergie que nous consacrons à la communauté. Au contraire, la qualité de notre mission dépendra de la solidité de notre vie de communauté. Y a-t-il place pour l’action dans tout ce que nous avons vu sur la communauté oblate dans les débuts, aujourd’hui et dans l’avenir? Lorsqu’il s’agit de passer à l’action, nous pouvons distinguer entre les mesures «stratégiques» qui, à moyen terme, redonneront de la vitalité à la communauté apostolique, et d’autres mesures que nous pouvons prendre personnellement dès aujourd’hui.

Pour nous inciter à tirer des conclusions pratiques, voici, dans une même liste, les propositions des Chapitres de 1992 et de 2004 (voir Témoins en communauté apostoliques, 12, 15, 16, 23 et Témoins de l’espérance 25) et la règle 91a. Les citations sont textuelles, mais l’ordre suivi par mot-clé et les caractères gras sont de moi. Voici donc ce qui me semble important :

* «ceux qui font personnellement et tous ensemble l’expérience de Jésus Christ»;
* «ils sont capables d’accueillir l’autre dans sa liberté et sa différence»;
* «l’estime et la fierté des ministères des membres de la communauté»;
* «le partage de la vie, de la prière, de la mission et des biens matériels»;
* « l’attention à ses membres, aidant chacun à développer ses points forts et ses talents»;
* «le soutien mutuel en cas d’épreuves qui menacent l’espérance»;
* «la communauté a un rôle de guérison et de réconciliation»;
* «l’intégrité personnelle et communautaire» ;
* «mûrir dans notre responsabilité les uns des autres» ;
* «nous devenons plus transparents les uns aux autres, au point de savoir partager en * profondeur nos histoires personnelles, les projets missionnaires et notre vie de foi»;
* «la transparence et la disponibilité à rendre compte à tous les niveaux»;
* «rendre compte à la communauté de l’usage de l’argent et des biens»;
* «la recherche de structures porteuses de vie pour la communauté»
* «un rythme régulier de rencontres et de retraites»;
* étudier «la viabilité et la taille des communautés locales (tant maisons que districts)» et «la question des Oblats vivant seuls»;
* «que les communautés […] participent à la vie de l’Église locale»;
* «l’hospitalité, expression de notre esprit de famille»;
* «une réflexion sur les réactions d’étrangers à la communauté»;
* «l’inclusion éventuelle de laïcs et d’autres associés dans la communauté et sa mission».

A. Des mesures stratégiques


Il y a plusieurs façons de parvenir à renouveler la communauté. Pour une province, je pourrais concevoir la démarche suivante.

1. Approfondir ensemble notre connaissance du charisme

Il faudrait, en premier lieu, se convaincre du caractère essentiel de la vie communautaire dans la Congrégation. Plus nous nous familiariserons avec notre héritage de fils d’Eugène de Mazenod, plus nous serons convaincus de sa valeur.

2. Préparer les supérieurs locaux

Il faut du temps pour créer un esprit de communauté et cela se fait surtout grâce au soin pastoral qu’accorde le supérieur local à chacun des membres. «Il est le pasteur de ses frères. Il rassemble la communauté […] La qualité des supérieurs locaux est déterminante pour la vie de la Congrégation» (TAC 23, 6). Les animateurs locaux méritent toute l’attention et le soutien dont ils ont besoin et leur animation doit faire l’objet d’une priorité de la part des supérieurs majeurs.

3. Créer des structures favorisant la communauté

Il arrive qu’une province présente une structure et des sortes d’engagement missionnaire qui ne favorisent pas la vie de communauté, en raison, par exemple, des distances ou de postes justifiant l’emploi d’une seule personne. La raison peut être historique ou simplement due au fait que des Oblats, par zèle même, tendent à étendre trop leur champ missionnaire. Pour favoriser la vie de communauté, il faudra peut-être apporter des changements de structure ou de territoire ; encore là, il s’agit d’un processus qui prendra du temps.

4. Promouvoir la vocation de frère

Les derniers Chapitres ont parlé des frères oblats dans le contexte de notre appel à la vie religieuse[15]. Qu’avons-nous à apprendre des frères sur notre charisme, tant dans son aspect missionnaire que communautaire? Comment pouvons-nous promouvoir encore plus cette vocation? Un comité permanent sur les frères oblats a récemment été constitué pour nous aider tous à considérer notre identité oblate dans l’optique de la fraternité.

5. Revenir à la caisse commune

Le dernier point, mais non le moindre, que je veux mentionner est le rôle que les normes financières jouent dans notre vie commune. La responsabilité est ici l’un des mots clés. Dans les questions plus importantes, les comptes rendus et les budgets doivent passer par la communauté, et non seulement par le trésorier ou le supérieur. Comme communauté, nous sommes tous ensemble responsables de l’observance de notre vœu de pauvreté, du respect de la justice et de la compassion, en tenant compte de la situation des pauvres et de notre responsabilité de l’environnement. Pour susciter ce partage, la caisse commune est le moyen utilisé dans la vie religieuse.

Dans les provinces où le partage n’est pas assez étendu, il faudra d’abord se soumettre à un processus précis ayant pour but d’établir une confiance plus profonde et d’inciter au partage plus ouvert des ressources financières. Dès la formation première, nous devons attirer l’attention sur le rôle de l’argent et de son usage dans la société moderne. Nous devons nous occuper non seulement de dépenser, mais aussi d’apporter notre contribution à la caisse commune.

Dans la Congrégation, il est bien évident que nous devons mettre plus d’ardeur à atteindre cet idéal de partage, de sorte qu’il n’y ait plus des Oblats riches et des Oblats pauvres dans une même province et que notre style de vie demeure modeste.

Il faudra du temps à une province ou une délégation pour que la qualité de sa vie commune marque un bond significatif. Entre temps, chacun doit faire de lui-même des pas concrets

B. Deux résolutions d’engagement personnel


1. Prendre la vie fraternelle au sérieux, comme un élément essentiel de mon travail missionnaire


Le Chapitre de 1992 a eu cette déclaration étonnante : «Rechercher activement la qualité de notre communauté… voilà bien notre première tâche d’évangélisation» (TAC 7). C’est une question de foi en la priorité de la communauté. Nous devrons faire un effort conscient, puisque rien ne se produira de soi-même. «La vie de communauté ne s’improvise pas[16]». «Passez à l’acte », dit-on dans le monde de la finance lorsqu’il est question de prévoir les dépenses. Suis-je prêt à consacrer du temps et de l’énergie à ma communauté?

2. Reconnaître le besoin d’ascèse

«La communauté sans la mystique n’a pas d’âme, mais sans ascèse elle n’a pas de corps», dit le document La vie fraternelle en communauté (23). Pour que la communauté prenne forme, chacun aura besoin de discipline, d’ascèse. Les exemples de ce besoin sont nombreux : la prière commune à des heures qui peuvent ne pas me convenir, y compris l’oraison, les réunions régulières, même s’il y en a déjà tant d’autres, demander ses permissions et rendre ses comptes, offrir l’hospitalité aux visiteurs et peut-être à des jeunes qui veulent venir voir. Pour illustrer cette ascèse, je pense au Fondateur durant les dernières années de sa vie. À l’âge de 75 ans, il correspondait encore régulièrement avec environ 200 Oblats dispersés au loin, et même à l’étranger. Quelques 2000 de ses lettres ont été conservées. Il mentionne, dans sa correspondance avec le bienheureux Joseph Gérard, le dossier énorme rempli de lettres avec la «famille» qui attendent une réponse. C’était une forme ardue de discipline qu’il avait assumée pour le bonheur de sa communauté.

* * * *

En terminant, je m’adresse à notre mère à tous pour implorer son intercession sur cette question d’importance capitale. «Marie Immaculée est la Mère de notre communauté apostolique», disait le Chapitre de 1992 (45). C’est au pied de la croix qu’elle est devenue notre mère lorsqu’elle a adopté comme ses enfants Jean et, avec lui, tous les disciples. Depuis ce temps, elle vit au milieu de nous.

Elle est notre modèle de foi et c’est en la contemplant que nous demeurerons à la hauteur de nos engagements apostoliques. «Marie est notre modèle dans son engagement pour les valeurs du Royaume et dans son témoignage unique au milieu de la première communauté de son Fils[17]

Avec sa présence, la communauté apostolique des Oblats pourra imiter les premières communautés du temps du Fondateur et, en fin de compte, celle de Jésus. Nous ferons «revivre l’unité des Apôtres avec lui, ainsi que leur mission commune dans son Esprit» (C 3).

Le 24 mars 2008,
Wilhelm Steckling, o.m.i.
Supérieur général



[1] Lettre du 8 octobre 1835 au père Eugène Bruno Guigues, dans Écrits oblats I, t. 8, no 547, p. 178.
[2]Santucci, Francis «Communauté», dans Dictionnaire des valeurs oblates, Rome, 1996, p. 148.
[3] Plénière de la CIVCSVA , le 20 novembre 1992.
[4] CIVCSVA, La vie fraternelle en communauté, 1994.
[5] Beaudoin, Yvon, « La communauté apostolique selon le fondateur », dans Vie Oblate Life, 1995, p. 136.
 
[6] Dictionnaire des valeurs oblates, p. 141-142.
[7] Ibid., 142.
[8] Jean Leflon écrit: «Dans la pensée de Mgr de Mazenod, la vie commune était la clef de voûte de toute son œuvre; elle couronnait celle-ci par le sommet, en assurant la solidité de toute la reconstruction religieuse à laquelle il avait consacré son épiscopat» (Leflon III, p. 509, cité dans Écrits oblats I, t. 12, Rome 1987, p. XXV).
[9] Voir Beaudoin, Yvon, « La communauté apostolique selon le Fondateur », Vie Oblate Life,1995, cité plus haut : Les « exhortations aux Oblats, au cours de sa vie, [de saint Eugène, sont] au moins trois fois plus nombreuses au sujet de la communauté régulière et charitable que celles invitant au zèle apostolique qui a rarement fait défaut chez les Oblats ».
[10] Lettre au père Mille, dans Écrits oblats I, t. 8, no 387, p. 215. Voir Dictionnaire des valeurs oblates,p. 140.
[11] Lettre au père Mille, aux pères et frères de Billens, dans Écrits oblats I, t. 8, no 406, p. 36. Voir Dictionnaire…, ibid.
[12] Lettre du 10 janvier 1852, dans Écrits oblats I, t. 11, no 1096, p. 71; voir Dictionnaire…, ibid.
[13] La constitution 92 dit «d’au moins trois Oblats».
[14] «Nos maisons accueilleront volontiers ceux qui désirent venir voir et expérimenter notre vie. Nous les aiderons fraternellement à discerner …» C 53
[15] «Il a été beaucoup question, dans ce Chapitre, des Oblats frères. Vécue de façon très variée dans la Congrégation, la vocation du frère rappelle à tous les Oblats leur consécration religieuse» (Évangéliser les pauvres à l’aube du troisième millénaire, 25).
[16] La vie fraternelle en communauté, 21.
[17] Témoins en communauté apostolique, no 45.

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