283 - Juillet 2008

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Saint Eugène de Mazenod (1782-1861)
Évêque de Marseille (1837-1861)


(Le Père Bernard Dullier, ancien provincial de France, a écrit ces pages pour la Conférence Épiscopale de France en leur demandant de favoriser l’inion de St Eugène au calendrier de l’Église universelle.)

Le 3 décembre 1995, le pape Jean Paul II canonisait Eugène de Mazenod, fondateur des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée et évêque de Marseille. Sur le moment, l’événement eut un certain retentissement dans l’Eglise de France. Une vingtaine d’évêques de France se rendirent à Rome. Un important colloque se déroula à Aix et une grandiose cérémonie clôtura le tout à la cathédrale de Marseille. On pouvait alors espérer que ce nouveau saint, le premier évêque français non martyr canonisé depuis près de 4 siècles, susciterait quelque intérêt. Aujourd’hui les choses sont retombées dans l’oubli.

L’homme est connu comme fondateur religieux. Il est respecté comme missionnaire ‘au cœur grand comme le monde’. Mais l’évêque reste un grand méconnu, bien qu’il soit l’une des plus grandes figures de l’épiscopat français du XIXème siècle. Ces quelques pages voudraient simplement lui rendre justice.


Quelques dates


Le 1er août 1782

Charles Joseph Eugène de Mazenod, fils du premier président de la Cour des Comptes du Parlement de Provence, naît à Aix en Provence.

Fin décembre 1790

il part en exil (Nice, Turin, Venise, Naples, Palerme).

Le 24 octobre 1802

rentré d’exil, il s’installe à Aix en Provence où les riches héritières et la brillante société aixoise le préoccupent plus que la foi en Jésus Christ.

Vendredi Saint 1807

il fait l’expérience mystique de la Croix et de la personne du Christ.

Le 12 octobre 1808

il entre au séminaire Saint Sulpice à Paris.

Le 21 décembre 1811

il est ordonné prêtre, presque clandestinement, à Amiens.

En 1812

il fait fonction de supérieur du séminaire : Napoléon avait chassé les Sulpiciens.

En novembre 1812

il rentre à Aix en Provence poursuivi par la police impériale.

De 1813 à 1815

il lance différents apostolats : aumônerie des prisons, regroupement des ‘jeunes de la rue’, prédication en provençal auprès des plus pauvres et des plus abandonnés.

Le 25 janvier 1816

il fonde l’Institut des Missionnaires de Provence.

En juillet 1823

il devient vicaire général de Marseille.

Le 17 février 1826

les Missionnaires de Provence sont approuvés par le pape Léon XII sous le nom de Missionnaires Oblats de Marie Immaculée.

Le 14 octobre 1832

il devient évêque auxiliaire de Marseille au titre d’Icosie.

Le 10 août 1834

à cause de sa fidélité au pape, il perd la nationalité française.

Le 25 décembre 1837

il devient évêque de Marseille.

Le 1er avril 1851

il reçoit le pallium des mains du pape Pie IX.

Le 8 décembre 1854

il participe à la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception.

Le 24 juin 1856

il devient sénateur d’Empire.

Le 21 mai 1861

il meurt à Marseille.

Le dimanche des missions 1975

il est béatifié par le pape Paul VI.

Le 3 décembre 1995

il est canonisé par le pape Jean Paul II.




Circonstances de son arrivée à l’épiscopat


Un lutteur fatigué et malade

Agé de presque 55 ans, l’homme qui, en 1837, succède à son oncle sur le siège de Marseille est un lutteur fatigué qui, après bien des épreuves, n’aspire plus qu’à une seule chose : le repos. Il souhaite ne plus avoir de responsabilités et se retirer dans une communauté oblate pour y vivre comme les autres et au même rythme que les autres :”Dans le commencement de mon ministère, j’allais au galop et la rapidité de ma marche m’empêchait de voir les dangers parsemés sur la route. C’est à peine si j’y pensais et je les craignais peu. Aujourd’hui, je vais à petit pas. Je compte une à une toutes les pierres d’achoppement. Les ronces m’accrochent de toutes parts. Les épines me piquent jusqu’au vif... Les maladies m’affaiblissent. Au moral, les infirmités m’accablent.”

De plus, il est malade. En novembre 1836, il a été pris de crachements de sang et pendant plusieurs semaines, il a été entre la vie et la mort. Au terme de cette alerte, il doit prendre plusieurs semaines de repos et ne revient à Marseille qu’à cause de l’épidémie de choléra qui y sévit.

Un épiscopat qu’il ne souhaitait pas

Lorsqu’il accepte de devenir évêque in partibus au titre d’Icosie, en 1832, c’est, à la demande du Pape, pour affirmer l’autorité pontificale face au roi des Français qui prétend nommer lui-même les évêques. Il est fermement décidé à ne jamais devenir évêque résidentiel, se considérant comme simple auxiliaire de son oncle Fortuné de Mazenod, évêque titulaire de Marseille :”Je ne me dois à personne. Nul n’a le droit d’exiger le service de mon ministère. Tout ce que je suis dans le cas de faire ne m’est inspiré que par la charité. En un mot, je suis libre.”

Dès qu’il entend parler, en 1833, d’une possible succession à son oncle, cette éventualité “l’écrase et lui enlève tout courage”. Au fil de ses réflexions, il expose toute une série de motifs de refus : ‘volonté de se consacrer uniquement à sa famille religieuse, âge avancé et mauvaise santé, désir de repos pour se préparer à la mort...

Nommé au siège de Marseille le 9 avril 1837, il trouve que son oncle lui a joué un vrai “tour de cochon” en démissionnant et en le faisant nommer contre son gré :”Mon plan était tout autre. Cela n’était pas dans mes goûts ni dans mon attrait... J’ai toujours redouté la responsabilité pastorale. Elle tombe sur moi de tout son poids.”

Il écrit à son fidèle ami le docteur d’Astros :”La qualité, la charge de pasteur est effrayante aux yeux de la foi... Pour moi, je m’y perds quand j’y réfléchis et j’ai besoin de faire appel à mon inépuisable confiance dans la bonté de Dieu... pour retrouver un peu de repos.


Théologie de l’épiscopat chez Eugène de Mazenod


Au XIXème siècle, la théologie de l’épiscopat est assez balbutiante. La crise gallicane et les Concordats successifs ont souvent ramené l’évêque au rôle de “préfet du pouvoir”. La réaction ultramontaine le ramène au rôle de “préfet du pape”. Bref, la place de l’évêque n’est pas claire.

Dans ce contexte les notes de mai 1837 prises par Eugène de Mazenod lors de sa retraite préparatoire à la prise de possession du siège de Marseille sont passionnantes. Mgr Matagrin, qui les a longuement étudiées, voyait en Eugène de Mazenod un précurseur de Vatican II.

Mgr Matagrin précise que ces notes ne sont pas un traité théologique mais une méditation, menée à partir de la vie et de l’expérience spirituelle au contact avec Jésus Christ et avec l’Evangile. Pourtant, remarque-t-il, les mots et les expressions annoncent ce qu’on trouvera dans la constitution Lumen Gentium.

Caractère sacramentel de l’Episcopat

Contrairement à ce que beaucoup pensent encore à cette époque, pour Eugène de Mazenod, il est clair que l’épiscopat est un sacrement :”L’épiscopat que j’avais pu jusqu’à présent ne considérer que comme la plénitude du sacerdoce... réapparaît aujourd’hui tel qu’il est dans la constitution de l’Eglise : un sacrement accordé par l’opération de l’Esprit Saint et communiqué par l’imposition des mains”.

Le paragraphe 21 de la Constitution Lumen Gentium utilise le même vocabulaire : “Par l’imposition des mains et les paroles de la prière d’ordination, la grâce de l’Esprit Saint est donnée et le caractère sacré est imprimé, de telle sorte que les évêques tiennent éminemment et visiblement la place du Christ lui-même.”

Caractère apostolique de l’Episcopat

Pour saint Eugène, l’épiscopat découle de la fondation par le Christ, seul et suprême pasteur : “L’Eglise, fondée sur les apôtres est gouvernée par les évêques leurs successeurs. Ils sont établis par Jésus Christ, à la suite des apôtres, pour paître les âmes.” “Placé par Jésus Christ à la garde du bercail, investi de l’autorité même de Jésus Christ, je dois le représenter au milieu de cette portion de son troupeau.”

La même idée se trouve au paragraphe 21 du texte conciliaire : “En la personne des évêques assistés des prêtres, c’est le Seigneur Jésus Christ, Pontife Suprême, qui est présent au milieu des croyants.”

Caractère pastoral de l’Episcopat

S’interrogeant sur la manière dont, autour de lui, on voit l’évêque, Eugène de Mazenod note : “Aujourd’hui, on relègue un évêque dans le fond de son cabinet pour délivrer des dispenses ou faire son courrier ; et s’il paraît parfois dans une paroisse, c’est pour y administrer la confirmation qu’on ne peut recevoir que de lui... L’évêque est pour beaucoup un homme vêtu de violet, exerçant une autorité qu’ils appellent l’autorité ecclésiastique, c’est à dire qui commande à des prêtres.”

Mais, selon lui, il doit en être tout autrement.

- L’évêque doit d’abord enseigner

Le chapitre 4 de la seconde lettre à Timothée éclaire saint Eugène sur sa mission : “Je dois faire pour mes ouailles tout ce qui dépendra de moi pour les instruire, les exhorter, les détourner du mal, les exciter à la pratique des vertus, leur servir d’exemple pour assurer leur salut et les conduire du bercail de la terre au ciel. Les instructions dans les diverses paroisses, les catéchismes, la visite aux malades à tour de rôle dans tous les quartiers de la ville, cela sera le moyen efficace pour opérer leur bien et enseigner Jésus Christ.”

Cette primauté de l’enseignement se trouve aux paragraphes 24 et 25 de Lumen Gentium : “Les évêques reçoivent la mission d’enseigner toutes les nations et de prêcher l’Evangile à toutes les créatures... “ (24)
“Parmi les charges principales des évêques, la prédication est la première... “ (25)

- L’évêque doit sanctifier

Eugène de Mazenod pense que la seconde fonction de l’évêque est la sanctification, la sienne et celle de son peuple, les deux étant liées : “Il faudra que mon existence, ma vie, tout mon être soit consacré à mon peuple, que je n’aie de pensées que pour son bien, d’autre crainte que de ne pas faire assez pour son bonheur et sa sanctification. Je voudrais en un mot, en travaillant efficacement à la sanctification de mes ouailles, me sanctifier moi-même dans un degré éminent.”

Lumen Gentium dit la même chose au paragraphe 26 : “L’évêque... porte la responsabilité de dispenser la grâce du suprême sacerdoce. Aussi, en priant et en travaillant pour son peuple, répand-il sur lui en abondance sous des formes diverses ce qui vient de la plénitude de la sainteté du Christ.”

- L’évêque doit enfin gouverner

C’est seulement en troisième position, comme conséquence des deux autres, que saint Eugène place la fonction de gouvernement : “J’aurai à combattre l’égoïsme, les intérêts particuliers, le défaut de zèle, la routine, l’inaction des chefs. Tout cela ne se fera pas sans contradiction. Mais il faut que l’on comprenne qu’il appartient à l’évêque de gouverner. Le tout est de n’agir qu’en vue de plaire à Dieu et pour s’acquitter dignement de la charge qu’il m’a imposée.”

Le Concile Vatican II fait de même au paragraphe 27 de Lumen Gentium : “Chargés des Eglises particulières, les évêques les dirigent par leurs conseils, leur encouragement, leur exemple mais aussi par leur autorité et par l’exercice du pouvoir sacré dont l’usage cependant ne leur appartient qu’en vue de l’édification en vérité et en sainteté de leur troupeau.”


Les tâches de l’évêque pour Eugène de Mazenod


En prenant possession du siège de Marseille, le jour de Noël 1837, Eugène de Mazenod résume ainsi son programme épiscopal : “Il faudra que je m’attache comme un père à ses enfants ; il faudra que mon existence, ma vie, tout mon être lui soient consacrés ; que je n’aie de pensées que pour son bien, d’autre crainte que de ne pas faire assez pour son bonheur et sa sanctification, d’autre sollicitude que celle qui doit embrasser tous ses intérêts spirituels et même en quelque façon son bien-être temporel. Il faudra, en un mot, que je me consume pour lui, disposé à lui sacrifier mes aises, mon attrait, le repos, la vie même.”

C’est ce programme qu’il va tenter de mettre en œuvre, sans faiblir, durant les 24 années de son long épiscopat.

1 - Avant tout, l’évêque doit parler la langue de son peuple.

Dès sa première tournée de confirmation, il note : “Ici comme partout, j’ai pu remarquer à l’extrême attention des enfants et de leurs familles quand je leur parle en provençal, combien il est indispensable de les instruire dans leur langue. Quand l’évêque s’adresse à eux en français, ils ne suivent pas le raisonnement faute de le bien comprendre... Plût à Dieu que tous les évêques voulussent comprendre cette incontestable vérité. J’aurais cessé plus tôt de parler si je m’étais aperçu que l’attention des auditeurs se ralentît. Mais grands et petits aspiraient pour ainsi dire mes paroles. C’est ce qui m’est arrivé dans toute ma tournée. Combien je bénis Dieu de savoir parler la langue de ceux que j’ai le devoir d’instruire et qui m’écoutent parce qu’ils me comprennent.”

Les notables, ceux qui se piquent de ne parler que le français se plaignent d’une telle attitude de l’évêque. Mais ce dernier n’en a cure.

2 - L’évêque doit enseigner Jésus Christ

Eugène de Mazenod est effrayé de voir combien l’enseignement janséniste sévit encore sur son diocèse. Pour lui, l’objet de la catéchèse ne doit être d’abord ni les commandements ni la menace de l’enfer, mais la révélation de Jésus Christ.

“Qu’on doit mal instruire ce peuple ! On leur apprend sèchement la lettre du catéchisme qu’on explique tant bien que mal, mais on ne s’applique pas à faire ressortir la bonté de Dieu, l’amour infini de notre Seigneur Jésus Christ pour les hommes. On ne façonne pas leur cœur.”

A la confirmation d’Aubagne, 12 garçons manquent à l’appel trois mois à peine après leur première communion. Son cœur de père en est déchiré : “Il y a de quoi gémir... Il est capital de leur atteindre le cœur en leur disant l’essentiel : l’amour que Dieu leur porte ; et en leur annoncer ce qui peut émerveiller toute une vie : l’amour de Jésus Christ pour chacun d’entre eux.”

C’est ce qu’il met en pratique dans ses propres prédications et il en constate les fruits: “D’où vient qu’aujourd’hui encore, j’ai vu pleurer les enfants comme les grandes personnes qui assistaient à la cérémonie ? Je n’employais pourtant pas des paroles de terreur. Au contraire, je m’étendais affectueusement sur l’immense bonté de Dieu et de Notre Seigneur Jésus Christ pour nous... Tous les beaux esprits pourront dire ce qu’ils veulent, je ne changerai pas de système pour tout l’or du monde... Combien il serait à désirer que tous les évêques fassent comme je fais.”

3 - L’évêque doit être tout à tous

Eugène de Mazenod aime ce peuple qui lui est confié. Les témoins de cet amour sont nombreux à le dire lors de l’ouverture du procès diocésain de béatification : “A Marseille, aujourd’hui encore, on parle souvent avec admiration de son zèle... En effet, il n’était pas rare de le voir pénétrer dans les plus humbles maisons pour visiter les malades, les consoler, les secourir et administrer les sacrements.”

“Monseigneur n’hésitait pas à aller porter lui-même des secours aux indigents des rues les plus mal famées et souvent à se rendre dans les plus viles mansardes porter les sacrements à des pécheurs notoires ou bien tenter leur conversion. Ce zèle et cette charité faisaient très souvent le sujet des conversations dans la ville”.

Le journal d’Eugène de Mazenod en fournit un exemple lors de sa visite à La Ciotat, banlieue populaire de Marseille : “Après le dîner officiel, ennuyeux comme de coutume, j’ai voulu faire le tour de la ville. On me l’avait déconseillé et on m’avait prédit que j’essuierai les quolibets, voire les insultes de beaucoup. Je voulus passer sur le quai devant les cafés où se rassemblent tous les oisifs et les freluquets. Tout le monde me salua. Je parlais à quelques personnes. J’étais suivi par une troupe de braves gens... J’ai poussé ma petite course jusqu’au chantier où l’on fabrique un bâtiment à vapeur d’une très grande dimension. Au retour de mon inspection j’ai visité l’hôpital où j’ai autorisé de dire la messe dans les salles.”

Une de ses journées type montre son extrême sollicitude pour tous : arrivé à jeun à 8 heures du matin à la paroisse après deux heures et quart de voiture à cheval, il se rend en procession jusqu’à l’église et prononce une “courte allocution en français, pour ne pas avoir l’air de braver les gens susceptibles”. Puis il confère la tonsure à un jeune séminariste originaire de la ville. Ensuite, il célèbre la messe de confirmation avec “une bonne instruction en provençal peut être un peu longue”. A onze heures et demie, toujours à jeun, suivi par le curé qui se déclare épuisé par un tel rythme, il rend visite à un couvent de religieuses et confirme 9 jeunes filles “qui auraient pourtant pu venir facilement à la paroisse”. Il termine la visite par une petite instruction d’un quart d’heure adressée aux chères sœurs. Vient enfin le déjeuner et le moment de se restaurer. Mais ce repas officiel traîne en longueur et il quitte rapidement la table, plantant là les officiels sidérés. Il visite alors les entrepôts du port et s’entretient “avec les ouvriers sur leurs salaires et leurs conditions de vie”. Il va chez l’un d’entre eux dont la femme est très malade. L’après midi est déjà bien avancé quand il se rend pour “administrer les derniers sacrements à des vieilles femmes de l’hospice”. C’est enfin le retour à Marseille. Mais il prend le temps de faire un arrêt prolongé chez un “pauvre homme, monsieur Jean “ qui venait de perdre sa femme du choléra : “Je n’ai pu retenir mes larmes à l’aspect de ce jeune veuf, de ces trois enfants et de la vieille mère de la jeune défunte.”

4 - L’évêque doit organiser la charité

Durant l’épiscopat d’Eugène de Mazenod, Marseille connaît quatre épidémies de peste ou de choléra. A chaque fois, l’attitude de l’évêque fut extraordinaire, au point qu’il recevra à deux reprises la médaille d’or de la ville.

En juillet 1837, il est absent quand l’épidémie éclate. Sans hésiter, il revient dans sa ville épiscopale alors que les autorités civiles ont fui à la campagne : “J’avais un devoir à remplir : me plonger dans une atmosphère pestilentielle. Ma première pensée fut d’aller rendre mes devoirs à Notre Bonne Mère dans son sanctuaire de la Garde.

Mais la prière ne dispensant pas d’agir, il rassemble toutes les congrégations religieuses de la ville et leur demande d’organiser les soins :

“Le maire, il fera ce qu’il voudra” (en fait il ne fera rien !) “L’effet des mesures que l’Eglise a prises fut immense pour la consolation et l’édification de la population marseillaise. Ce fut dans toute la ville, dans les journaux de toute nuance, un applaudissement universel et tous exaltaient une religion qui, seule, était capable d’inspirer une telle charité.”

L’épidémie calmée, il s’occupe de ceux qui sont réduits à la misère. Il crée des orphelinats ainsi qu’une congrégation pour s’en occuper : “les sœurs du choléra “. Il demande aux institutions religieuses de prendre gratuitement les enfants démunis, relance les conférences de saint Vincent de Paul et répète : “la charité n’attend pas”. Puis il dénonce le scandale du détournement des fonds caritatifs ramassés dans les paroisses et transmis à la municipalité : “On ne sait pas ce que sont devenus 60 000 francs récoltés par la Mairie... En attendant les pauvres refluent vers l’évêché et nous serons bientôt réduits à vendre nos couverts pour les soulager car il ne nous arrive pas un sou de ces quêtes philanthropiques. Il n’y a qu’un cri dans la ville sur cette dilapidation.”

On se doute qu’avec de telles phrases, il ne se fait pas que des amis du côté de la municipalité.

Un autre exemple est donné par son action en faveur de la construction d’un hôpital militaire de quarantaine. Il doit se battre pendant plusieurs mois contre les lenteurs de l’administration militaire. Il n’en dort plus : “Sentir ces malades si près de moi, dans mon diocèse, sous mes fenêtres et ne pouvoir venir à leur aide, cela me déchire l’âme. J’en suis inconsolable. Quoique depuis deux jours je remue ciel et terre pour parvenir jusqu’à eux, je suis inquiet de n’avoir pas pu faire mouvoir plus vite tous les rouages qu’il a fallu mettre enjeu. Je vais me coucher. Je dormirai si je le peux.”

Mais son entêtement sera pourtant le plus fort et il finira par avoir gain de cause.

5 - L’évêque doit avoir du cœur

Malgré la multitude d’œuvres qu’il crée et sur lesquelles il continue de veiller, Mgr de Mazenod n’est pas un administrateur mais un père. Il reste proche de ses diocésains car il les aime. Un jour qu’il visite Marseille à ses côtés, l’archevêque de Lyon est stupéfait de voir qu’Eugène de Mazenod salue par leur nom la plupart de gens qu’il rencontre, “même les marchandes de poissons du Vieux Port et même, je crois quelques filles de mauvaise vie !”, qu’il s’informe de leur santé, de leur famille.

“Si l’on savait bien ce que c’est qu’un évêque, on s’étonnerait moins de le voir s’approcher de ses ouailles quand elles sont dans l’affliction ou aux prises avec la maladie et la mort. J’aime ces gens et je dois avouer qu’ils me le rendent bien”.

Les gens bien pensants s’étonnent de le voir pleurer et porter le deuil du fidèle Dauphin, à la fois portier, sacristain et cocher de l’évêché que le choléra emporte en 3 jours. Il leur répond : “Oui, j’aime d’une véritable, d’une sincère, d’une tendre affection et je n’en ai point de honte. Je pleure la perte de tous ceux qui me sont dévoués. J’ai en horreur les égoïstes, les cœurs insensibles qui rapportent tout à eux et ne rendent rien pour ce qu’on leur donne. Plus j’étudie le cœur du Christ, plus je médite sur les actions de sa vie, plus je me convaincs que j’ai raison et qu’ils ont tort.”

6 - L’évêque doit savoir innover

En prenant possession du siège de Marseille, il note, un peu désabusé :
“Tout va par routine, le grand point est de ne rien innover... Le train-train ordinaire suffit... A la vue des difficultés qui se rencontrent, il y a de quoi se décourager et rebrousser chemin ! Cependant il faut aller de l’avant !”

“Il faut aller de l’avant” écrit-il à son vicaire général le chanoine Cayre, un peu étourdi par les idées toujours nouvelles de son évêque.

“Il y a bien des réformes à faire et certainement je m’acquitterais mal de ma charge si je me laissais intimider par des considérations trop humaines. J’aurai à combattre l’égoïsme, l’intérêt particulier, le défaut de zèle, la routine, l’inaction des chefs c’est à dire des curés, et l’insubordination à leur égard de la part de leurs vicaires... Tout cela ne se fera pas sans contradictions.”

Il ira de l’avant dans la formation des séminaristes en introduisant la théologie morale de Saint Alphonse de Liguori, en multipliant les cours d’Ecriture Sainte et de Patristique.

Il va de l’avant dans les paroisses en demandant aux prêtres, curés et vicaires, de vivre ensemble sous le même toit, afin de s’aider mutuellement et de donner le témoignage de la vie fraternelle. Il va de l’avant en matière de finances en introduisant le partage du casuel en répartissant les finances diocésaines, équitablement, selon les besoins réels de chaque paroisse.

Il va de l’avant en matière de liturgie en exigeant des cérémonies belles, soignées et capables de toucher la tête et le cœur des diocésains, en introduisant différentes processions à travers la villes, en instituant les ‘quarante heures’...

Il va de l’avant en matière de participation des laïcs en multipliant, pour chaque paroisse, les confréries qui sont des regroupements de laïques selon les métiers, les classes sociales

Il va de l’avant vis à vis des étrangers qui commencent à affluer à Marseille en créant des aumôneries linguistiques, comme celles des Italiens, des Allemand, des Levantins...

Il va de l’avant en matière d’instruction en multipliant les écoles religieuses, primaires et secondaires, pour les garçons comme pour les filles, pour les riches comme pour les pauvres.

Et nous pourrions continuer cette liste. Le chanoine Cayre note dans ses mémoires : “Chaque jour ou presque, Monseigneur se signalait par un nouvel acte de création d’œuvre religieuse ou caritative ou encore par une nouvelle impulsion donnée à la piété ou à la dévotion. “

C’est ainsi qu’il a créé 5 cercles d’hommes, 7 cercles de femmes, l’œuvre de Apprentis, celle des Jeunes sortant de prisons. Il a voulu des ouvroirs caritatifs dans chaque paroisse sans oublier la création d’aumôneries dans les prisons, les hôpitaux et les casernes...

7 - L’évêque doit favoriser la vie religieuse

Pour Eugène de Mazenod, la vie religieuse fait partie intégrante de la pastorale d’un diocèse. Sous son épiscopat, les congrégations masculines passent de 2 à 11 et les congrégations féminines de 8 à 27, certaines ayant plusieurs communautés. Il fait venir des contemplatifs et des apostoliques, essayant de couvrir tous les secteurs de l’évangélisation et de la charité.

Il veille avec soin sur le bien être des contemplatives. Par exemple il fait construire un nouveau couvent pour les Carmélites et il note : “Ces chères filles sont au comble de la joie devant la salubrité et la commodité du nouveau couvent dont elles prennent possession.

Il aime prendre du temps avec ‘ses chères Capucines’ où il a l’habitude de célébrer l’anniversaire de son ordination épiscopale : “Leur joie a été égale à ma consolation. La plupart de ces saintes filles pleuraient pendant la petite allocution que je leur ai faite avant de commencer les saints mystères... Si toutes mes ouailles ressemblaient à celles-ci, on ne pourrait pas dire que le fardeau est lourd. Ce sont des anges sur la terre.”

Il est également attentif à chacune des Congrégations qu’il a appelées, leur rendant visite aussi souvent qu’il le peut, acceptant d’y prêcher retraites et récollections, d’y présider les cérémonies de vœux ou les ordinations.

Il intervient auprès du préfet pour la restauration du bâtiment des Frères des Ecoles Chrétiennes. Il fait venir les Jésuites et prend énergiquement leur défense quand ils sont menacés d’expulsion, menaçant de se coucher sur le seuil de la porte pour empêcher les gendarmes d’entrer. Ce qui ne l’empêche pas de reprendre vertement les fils de Saint Ignace quand ils prennent des initiatives allant à contre sens de ses orientations pastorales : “J’aime l’Eglise, et bien plus que les Jésuites quoique j’estime beaucoup cet Ordre et j’entends qu’ils m’obéissent quand cela regarde mon diocèse..”

Quand ces derniers sont chassés de Rome en 1848, il offre pendant plus de 3 ans l’hospitalité de son palais épiscopal au Père général et à son Conseil.

8 - L’évêque doit ouvrir son diocèse sur l’extérieur

Son souci de pasteur l’ouvre naturellement à la dimension de l’Eglise universelle. Nombreux sont les évêques du monde entier qui passent par Marseille en allant à Rome ou en y revenant. Il les rencontre, discute avec eux et répercute ensuite cela auprès de ses séminaristes et des ses prêtres ainsi que dans les mandements adressés à tout son diocèse.
Il développe l’œuvre de la Propagation de la Foi dans son diocèse.

A plusieurs reprises, il ouvre ses diocésains aux misères qui s’abattent bien au-delà de la France, faisant appel à leur générosité pour la Martinique en 1839, pour la Guadeloupe en 1843, pour la Syrie en 1860. Et c’est un grand mérite pour le pasteur d’un diocèse pauvre où les besoins financiers sont immenses.

Il ouvre ainsi les Marseillais à la dimension de l’Eglise universelle.


Eugène de Mazenod présent dans la vie de la Cité


En devenant évêque de Marseille, Mgr de Mazenod notait bien qu’il devrait embrasser tous les intérêts des Marseillais, tant spirituels et temporels.

Durant son épiscopat, la population de Marseille triple. La ville devient une cité industrielle et portuaire, attirant toute une population rurale qui pense y trouver du travail et des conditions décentes de vie.

L’évêque va être attentif à cette gigantesque mutation qui est en train de s’opérer dans son diocèse. Nous avons déjà vu qu’il a beaucoup œuvré pour le développement des œuvres caritatives, comme les hospices et les hôpitaux, pour l’éducation des enfants en multipliant les écoles. Mais il va aussi être attentif à d’autres problèmes touchant au bonheur matériel de ses diocésains et au développement industriel de la Cité phocéenne.

Le château d’eau du Palais Longchamp

Il étudie avec soin plusieurs rapports de l’Académie de Médecine dans lesquels il apparaît que l’installation de l’eau courante dans les grandes villes serait un facteur important pour empêcher la propagation des épidémies. Il intervient à temps et à contre temps auprès de la Mairie jusqu’à ce qu’il ait convaincu les élus de l’urgence de la construction d’un château d’eau permettant l’arrivée progressive de l’eau courante dans la ville.

Et, le 8 juillet 1847, il tient à être présent à l’inauguration de ce château d’eau - le fameux Palais Longchamp. Il écrit le soir même dans son journal : “Cette inauguration est l’un des plus beaux jours de l’histoire de Marseille. Ce magnifique ouvrage est une œuvre qui va grandement améliorer le sort des Marseillais, sort qui nous est cher.

La gare Saint Charles

Les Marseillais n’avaient admis que du bout des lèvres la Révolution de juillet 1830. Aussi, par méfiance vis à vis de cette ville turbulente, le roi Louis Philippe décide-t-il de la priver de chemin de fer et de gare. Mgr de Mazenod comprend combien le chemin de fer est un moyen important, voire indispensable, pour le développement de la ville. Aussi prend-il la défense de sa cité et écrit au roi : “Que je serais heureux si mes observations portaient le Roi à modifier un projet si funeste pour notre ville ! Personne ne se douterait d’où vient ce bienfait et ce serait l’Evêque, dont la sollicitude doit s’étendre à tous, qui l’aurait procuré à son peuple. Les ingrats en profiteraient comme les autres.

Le roi refusant de revenir sur sa décision, l’évêque écrit à la reine Marie Amélie qu’il connaît depuis plus de 40 ans. La reine intervient. Le roi change d’avis. Le chemin de fer passe à Marseille et la municipalité, en reconnaissance, invite Mgr Eugène de Mazenod à bénir la gare et les dix premières locomotives le 8 janvier 1848. Comme il n’existe pas de prière pour la bénédiction des locomotives, il crée de toute pièce un rituel pour la circonstance et le père Lacordaire, témoin de la cérémonie exprime son admiration pour la liturgie préparée par le prélat.

Les élections générales de 1848

En avril 1848, pour la première fois en France, les élections parlementaires ont lieu au suffrage universel. Eugène de Mazenod adresse à tous ses diocésains un mandement dans lequel il explique l’importance du devoir de voter. Il ne donne aucune consigne de vote, mais il demande simplement à tous de se rendre aux urnes. Puis, pour permettre à tous de remplir leur devoir de citoyens, il ajoute : “Le dimanche où auront lieu les élections générales, les fidèles ne négligeront rien pour concilier le devoir de l’audition de la Messe avec celui d’aller déposer leur vote. Ceux à qui cela serait impossible sont dispensés de l’obligation d’entendre la Messe par le motif de la haute importance de leur devoir électoral. “

Or, ce jour d’élections générales, 23 avril 1848, était le dimanche de Pâques !

Le lazaret des îles du Frioul

Le 25 novembre 1850, Mgr de Mazenod bénit un nouvel hôpital public établi, grâce à ses nombreuses interventions auprès des autorités civiles et militaires, dans les îles du Frioul pour servir de lazaret. “Le concours simultané des moyens humains et des ressources surnaturelles, de la religion est d’une nécessité plus particulièrement évidente quand il s’agit d’arrêter les contagions qui peuvent envahir tout un pays.”

Il s’adresse à tout le personnel soignant : “Ici, le malade ne doit pas être traité comme un être vil en qui on ne verrait que de la matière, mais comme un être fait à l’image et à la ressemblance de son Créateur. Ainsi seulement on pratiquera une charité vraie.”

Les habitations pour les ouvriers

Mgr de Mazenod favorise ce qui peut faciliter la vie des ouvriers qui subissent souvent un travail pénible et un emploi précaire dans les secteurs du port et des savonneries. C’est ainsi qu’il se soucie de leurs conditions de logement souvent insalubres. Il suscite la naissance de l’Oeuvre pour l’amélioration des logements ouvriers et, en 1850, il pose et bénit la première pierre d’une maison modèle construite par ce mouvement,

En 1858, il provoque la construction de la première Cité ouvrière de La Ciotat “surgie de terre, en vue de procurer un habitat décent aux travailleurs des chantiers navals.” En la bénissant, il prononce un discours retentissant contre l’exploitation des pauvres et insiste sur “la vraie dignité de l’ouvrier qui va bien au-delà du travail qu’il accomplit.” Ce discours lui valut d’ailleurs une dénonciation de la part du Préfet auprès du Ministre de l’Intérieur.

Le vieil évêque de 76 ans n’a rien perdu de l’énergie du jeune missionnaire qui prononçait, quarante cinq ans plus tôt, le sermon de la Madeleine où il dénonçait “l’exploitation inique des gens de maisons par des maîtres injustes.”

L’un des derniers gestes de la vie publique d’Eugène de Mazenod est la bénédiction de la Bourse du Commerce, le 27 septembre 1860. Nombreux sont ceux qui sont surpris de le rencontrer dans un pareil lieu. Il répond : “La prière s’attache aux choses terrestres afin qu’elles servent à l’homme pour son bien temporel sans l’éloigner du but infiniment plus élevé de sa vocation surnaturelle. “ “Je suis venu bénir, non pas l’argent mais l’usage charitable qui pourra en être fait.”


Eugène de Mazenod : évêque de la miséricorde de Dieu


Si l’on en juge par l’étude extrêmement minutieuse faite par le chanoine Sevrin sur l’époque de la Restauration et par le livre du cardinal Poupard “XIXème siècle, siècle de grâces”, il semble qu’Eugène de Mazenod, dans son double rôle de Fondateur d’une congrégation missionnaire et d’Evêque de Marseille ait joué un rôle prépondérant dans le recul en France du jansénisme et de ses pratiques.

Fervent propagateur de la théologie morale de Saint Alphonse, il impose cette dernière aussi bien dans sa congrégation que dans son diocèse.

Accueil des condamnés à mort

La position française était alors claire : il ne convenait pas de faire communier un condamné à mort. Eugène de Mazenod s’oppose sur ce point aux autres évêques car, pour lui, “c’est un abus criant que l’on doit détruire partout où il existe encore.”

De passage à Gap pour y faire les ordinations en juillet 1837, il apprend que le supérieur du grand séminaire a refusé la communion à un condamné à mort. Furieux, Mgr de Mazenod lui fait savoir qu’il a gravement péché en agissant ainsi et que lui, il est prêt à donner lui-même la communion. Il lui écrit :

“Vous êtes encroûté de petites idées locales. Agissez dans le sens de la miséricorde de Dieu sans demander aucune autorisation. Si vous ne suivez pas ce conseil, c ‘est vous qui serez en état de péché mortel et je vous refuserai l’absolution si vous venez vous confesser à moi.”

Le pardon des péchés

C’est un autre point sur lequel Eugène de Mazenod se démarque de la tradition janséniste de son époque. Certes il ne prend pas à la légère la gravité du péché. Mais il prend encore plus au sérieux le pécheur qui se repent. Contrairement à ce qui se faisait au début du XIXème siècle, il interdit de faire revenir le pénitent sept ou huit fois avant de lui accorder l’absolution ‘comme si Dieu pouvait refuser son pardon !’ Et il impose cette manière de faire à tout son clergé.

Dieu au-delà des sacrements

Plus novatrice encore est l’attitude qu’il développe à l’occasion de la prise de Constantine par les troupes françaises. Le roi veut faire célébrer un service pour les morts. Plusieurs évêques de France refusent car ces soldats ne sont sûrement pas morts en état de grâce ! Eugène de Mazenod, lui, n’a même pas attendu la demande du roi pour célébrer ce service et il ajoute : “Je me plais à me confondre dans l’océan de la miséricorde de Dieu... J’ai offert le Saint Sacrifice pour tous les militaires de tous les camps morts sur le champ de bataille. Dieu est infiniment miséricordieux, il n’appartient à personne de mesurer, moins encore de restreindre sa miséricorde, dans l’application qu’il veut en faire pour le salut des âmes que son divin fils Jésus Christ a rachetées de son sang précieux. “

Et, dans son mandement de Carême de 1844, il développe une théologie très audacieuse : “Il n’est pas rare que la perfection de la contrition par la charité ait valu le pardon du ciel sans que le ministre du sacrement ait prononcé la sentence qui justifie.”


Eugène de Mazenod : un évêque bâtisseur


Mgr de Mazenod voulait que sa ville épiscopale bénéficie des bâtiments religieux dignes l’importance de la Cité. Nous renvoyons à ce sujet à l’excellent numéro 179 de la revue « Marseille - Revue culturelle ». C’est la seule étude sérieuse, à notre connaissance, qui ait été faite sur Eugène de Mazenod bâtisseur d’églises.

On y découvre en particulier le soin avec lequel il choisissait les architectes, surveillait l’élaboration des plans et l’avancée des travaux, modifiait ce qui ne lui convenait pas. Pour lui, l’église de pierre devait être un lieu de beauté, un lieu chargé de symboles, un lieu de catéchèse.

Deux monuments mazenodiens façonnent aujourd’hui encore le visage de Marseille : la basilique Notre Dame de la Garde et la Cathédrale que les Marseillais appellent la Major. S’il n’a pas eu la chance de voir ces œuvres terminées puisqu’il est mort avant leur achèvement, Eugène de Mazenod les a voulues telles qu’elles nous sont parvenues, au moindre détail prêt.

La Basilique Notre Dame de la Garde, grâce à une très belle restauration, a retrouvé toute sa splendeur première : une beauté à vous couper le souffle disent certains quand ils entrent dans la basilique supérieure.

Pour ce qui est de la Major, il fut de bon ton, pendant longtemps de traiter avec mépris ce bâtiment du XIXème siècle. On commence aujourd’hui à apprécier ce vaste et lumineux vaisseau, à découvrir le sens symbolique de la façade où les saints provençaux introduisent dans la Jérusalem céleste et à se laisser toucher par l’harmonie de l’ensemble. Certains traitent Eugène de Mazenod de barbare pour avoir fait démolir la nef de la vieille cathédrale romane pour construire le bâtiment actuel. C’est oublier que la moitié de la nef avait été démolie par les chanoines au XVIIIème siècle ? C’est oublier aussi qu’Eugène de Mazenod voulait que la cathédrale nouvelle soit dans l’axe de la Canebière, en haut du Vieux Port. Le maire s’y étant opposé, il n’y avait plus d’autre solution que de démolir le reste de la nef afin de dégager un espace suffisant à la cathédrale actuelle.

Par ailleurs, outre la Garde et la cathédrale, Eugène de Mazenod a construit sur son diocèse 22 nouvelles églises et il en a réparé 15 autres. Il a érigé 27 nouvelles paroisses, reconstruit le Grand Séminaire, créé le Petit Séminaire et la Manécanterie sans oublier une multitude d’écoles paroissiales.


Eugène de Mazenod et son clergé


Dans son paragraphe 28, Lumen Gentium met en valeur la double responsabilité des évêques par rapport à leurs prêtres “qu’ils doivent considérer comme leurs coopérateurs” et sur lesquels “ils doivent veiller pour que règne une intime fraternité”.

Ces deux axes dominent l’attitude de saint Eugène par rapport à son clergé. Les prêtres sont ses coopérateurs, associés à sa tache pastorale : “Ce qui complétera mon troupeau, ce sera le clergé. Serai-je bien partagé sous ce rapport ? Trouverai-je en lui cette franche coopération que j’ai droit d’attendre

Ce souci se retrouve trente ans plus tard quand il dit à ses prêtres, au soir de sa vie : “O mes fils, mes chers coopérateurs, que Dieu vous rende au centuple les consolations ineffables que vous m’avez données.”

Il veut voir s’établir la fraternité au sein de son clergé et il demande que les curés et leurs vicaires vivent en communauté. Le manque d’entente dans son clergé fait sa désolation : “Je ne dis rien ici de l’état peu satisfaisant de cette paroisse d’Aubagne sous le rapport de la mésintelligence qui y règne entre le curé et les vicaires, et les vicaires entre eux. Je m’occuperai sérieusement de cela lors de ma visite pastorale.”

Cette volonté de faire vivre ensemble le clergé d’une même paroisse n’est pas du goût de tous. Aujourd’hui encore, une partie du clergé marseillais lui reproche d’avoir fait de la vie commune une condition sine qua non de la pastorale d’une paroisse, ainsi qu’il l’écrit à un curé récalcitrant : “Pas de vie commune ! Pas de vicaire ! “

Eugène de Mazenod aime ses prêtres et il le leur écrit aussi bien lors de sa prise de possession de siège que dans son testament : “Les prêtres de notre diocèse, quel que soit leur rang, sauront toujours trouver en nous les sentiments qu’ils ont si longtemps aimé à y venir chercher. Notre cœur leur sera toujours ouvert. Nous ressentirons toujours toutes leurs peines et toutes leurs consolations... Il nous sera toujours bien doux de pouvoir diminuer, sinon aplanir entièrement, toutes les difficultés de leur pénible ministère.”

Mais a-t-il été payé en retour et a-t-il été aimé de son clergé ? Les prêtres qui ne supportaient pas qu’on change leurs habitudes, ceux qui voulaient que tout continue par routine l’ont détesté et l’un ou l’autre s’est réjoui au jour de sa mort.

Mais les plus nombreux, ceux que brûlait le zèle de la Bonne Nouvelle, ceux qui aimaient leurs paroissiens comme un berger aime ses brebis, ceux-là l’ont adoré, malgré son caractère abrupt et ses colères. Quand l’orage survenait, ils faisaient le gros dos et ils attendaient. Et le chanoine Caire ajoute : “Puis quand il avait déversé son sac, le grand calme revenait et Monseigneur était le premier à demander pardon et à les embrasser. Quand on le connaissait, ses colères n’impressionnaient plus personne. “

L’abbé Timon-David qui eut pourtant à subir nombre coups de Mistral du prélat écrit, dans son journal intime, au soir de la mort d’Eugène de Mazenod : “Je viens d’entendre sonner le bourdon de Notre Dame de la Garde qui nous apporte la nouvelle de la mort de Monseigneur. Mon cœur est navré et je n’ai pas pu retenir mes larmes. C’est un grand malheur pour nous tous, ses prêtres. Nous perdons notre ami, notre protecteur et notre père. Il ne nous a jamais fait sentir sa supériorité que par ses bienfaits. “


Eugène de Mazenod et Rome


Eugène de Mazenod est résolument ultramontain, s’opposant en cela à toute une partie de l’Eglise de France qui reste gallicane. Pour lui, le pape est le successeur de Pierre : cela ne se discute pas et ne peut pas être remis en cause, pour quelque raison que ce soit.

Cela apparaît dès son temps de séminaire où il prend résolument le parti de Pie VII contre Napoléon Ier. Il refuse même d’être ordonné prêtre par le cardinal Maury “créature de l’Empereur qui n’a pas reçu l’assentiment du Pape. “

Toutefois, la fidélité absolue au successeur de Pierre ne l’empêche pas d’avoir des sentiments humains vis à vis de la personne des différents papes qu’il a connus.

Il aime beaucoup Léon XII (1823-1829) et il veut que les Oblats gardent en ‘éternelle mémoire’ celui qui avait reconnu la Congrégation.

Ses relations sont difficiles avec Grégoire XVI (1831-1846), qui l’a appelé à l’épiscopat en 1832, mais ensuite ne l’a pas défendu contre les attaques de Louis Philippe, en particulier quand le roi l’a déchu de la nationalité française, précisément à cause de sa fidélité au Pape. “Le Saint Père met mon obéissance à rude épreuve en me demandant de quitter la France. Mais je crois de mon devoir de faire taire tout cela pour obéir à la voix du Souverain Pontife qui m’invite à partir sur-le-champ. Je le ferai au prix de mon honneur. Mais le Saint Père n’a aucune conscience du sacrifice qu’il me demande.”

Obéissance qui n’empêche pas une grande désillusion : “Je laisse tout et m’abandonne à la Divine Providence. Je voudrais ajouter : à la bienveillance du Saint Père, mais j’espère peu de ce côté.”

Par contre il nourrit une admiration sans borne pour Pie IX (1846-1878). Il va jusqu’à proposer Marseille comme terre d’accueil au Pape quand il est chassé de Rome en 1848. Les deux hommes s’écrivent et se rencontrent à plusieurs reprises. Toutefois leurs relations connaîtront un ‘coup de froid’ lorsque, pour des raisons politiques, le Pape remettra aux calendes grecques, l’élévation d’Eugène de Mazenod au cardinalat.
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La fidélité de l’évêque de Marseille sera mise à rude épreuve avec la condamnation de Félicité de Lamennais dont les idées n’étaient pas sans l’attirer. Quand Lamennais, lâché par l’ensemble de l’épiscopat français, part pour Rome afin de se défendre, il passe par Marseille. Eugène de Mazenod lui demande d’assurer des conférences au séminaire et dans plusieurs églises. Il lui remet des lettres de recommandation pour différents cardinaux romains.

Mais quand tombe la condamnation papale, sa position est claire et il s’incline : “Mes principes sont simples : considérer l’autorité du chef de l’Eglise comme ma règle.”

Mais si Eugène de Mazenod se détache des thèses de Lamennais, il reste jusqu’au bout fidèle à son amitié pour sa personne. Il refuse de s’associer à une lettre signée par plus de 50 évêques de France demandant son excommunication. Il dit même un jour à l’historien Henrion : “Je soutiens que, malgré ses erreurs, il n’a pas pu déraciner la foi de son âme.

Quand il apprit sa mort, il pleura et se mit aussitôt à prier pour le repos de son âme.


Eugène de Mazenod et la Vierge Marie


Eugène de Mazenod, fondateur des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, aime la Vierge Marie, c’est une évidence sur laquelle il est inutile d’insister. Pourtant il est bon là encore de signaler son étonnante modernité.

D’abord, pour lui, la dévotion mariale ne doit pas se tromper d’objet. Le mandement qu’il écrit pour la bénédiction de la nouvelle statue de Notre Dame de la Garde est très clair : “Vous allez vénérer la Mère de Dieu et la prier devant cette nouvelle statue. Mais que votre confiance monte jusqu’au Ciel et ne s’arrête point à une image matérielle qui ne saurait par elle-même avoir aucune vertu. Ce n’est pas l’image qui peut vous exaucer. C’est la Sainte Vierge elle-même qui vous obtiendra le secours dont Dieu est le principe et la fin.”

En aucun cas, Marie ne doit prendre la place du Christ. Elle est une créature et non le Créateur.

Elle conduit au Christ qui seul est la fin ultime de tout culte. Lors de ses visites des paroisses, il réprime sévèrement les abus qu’il constate à ce sujet : “Le curé était ravi de me montrer la magnificence du trône de la Sainte Vierge pour le mois de mai, avec la statue de Marie placée sur l’autel où repose l’Eucharistie. Je ne crois pas qu’on puisse tolérer cela. Insensiblement, le culte extérieur que l’on rend à la Sainte Vierge dépasse en hommage celui qu’on accorde à notre Seigneur... Je suis choqué par cette inconvenance et cela ne saurait durer.”

Sa spiritualité très christo-centrique, liée à sa découverte de la Croix du Christ nous montre que, dans ce domaine également, il annonce la position du Concile Vatican II qui place le texte sur Marie dans la Constitution sur l’Eglise. Cela est frappant lors de sa participation à la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, à Rome en novembre et décembre 1854. Pour lui, ce dogme n’est pas marial mais christologique et c’est pourquoi il est important qu’il soit proclamé : “En proclamant l’Immaculée Conception de la Vierge Marie, c’est la réussite du salut apportée par la Croix du Christ que l’on proclame et dont Marie bénéficie la toute première.


Conclusion

Quel évêque ne souscrirait pas aux quelques lignes qui résument son programme épiscopal ? “Je voudrais être un bon évêque. Je voudrais, dès le début de mon épiscopat m’acquitter dignement de tous mes devoirs. Je voudrais, en un mot, en travaillant efficacement à la sanctification de mes ouailles, me sanctifier moi-même dans un degré éminent de perfection comme l’exige la sublimité de mon caractère et son éminente dignité. “

Ce programme peut se résumer ainsi : “Etre évêque, c’est faire l’œuvre d’un évangéliste !”

Mais il entend que ce programme soit aussi celui de tous les baptisés qui sont ses coopérateurs et il trouve l’accent des Pères de l’Eglise pour le leur dire : “Nous vous appelons tous, nos très chers frères, à coopérer pour votre part à l’œuvre divine qui nous est confiée. Si vous nous secondez, comme nous l’espérons, ... vous serez un sujet d’édification pour vos frères qui marcheront sur vos traces, de consolation pour votre père en Jésus Christ, qui ne respire que pour votre bonheur et de complaisance pour Dieu qui vous bénira.”

Bernard DULLIER omi
Lyon - 21 novembre 2007

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